Evgeny Svetlanov a poursuivi ses études à l’Ecole Gnessine dans la classe de Maria Alexandrovna Gurvitch, une élève de Nikolaï Medtner. Depuis la jeunesse de Svetlanov, elle inculqua en celui-ci un intérêt et un amour pour la musique de Medtner qu’il conserva pendant toute sa vie. Il était non seulement un fervent admirateur de la musique de Medtner, mais il se consacra également à faire partager cette ferveur par le peuple, ce qui était extrêmement difficile en Russie à cette époque
En tant qu’émigré, Medtner, ainsi que d’autres compositeurs et écrivains éminents qui ont quitté le pays, était presque un hors-la-loi. Il était quasiment impossible de se procurer ses œuvres.
Mme Gurvich a instauré un culte de Medtner. Elle organisait régulièrement des concerts consacrés à la musique de Medtner. Après s’être attelé avec passion à l’objectif qu’il s’était fixé de jouer toutes les œuvres de Medtner dans une série de récitals, Svetlanov était devenu le personnage central de ces concerts. Il a joué toutes les sonates pour piano, toutes les œuvres courtes pour piano, ainsi que des extraits des trois concertos pour piano de Medtner et l’ensemble des œuvres vocales. L’interprétation des œuvres vocales par Svetlanov, aussi bien en tant que chanteur qu’interprète, était magnifique. Il a hérité une très belle voix de ses parents, tous deux chanteurs professionnels à l’opéra.
Par la suite Svetlanov devait composer deux sonates pour violon, trios sonates pour piano, trois nocturnes pour violon et piano, le quintette pour piano, ainsi que de nombreuses œuvres courtes pour piano seul. Le jeu de Svetlanov dans les concertos de Medtner était exceptionnel, et traduisait même à ce jeune âge l’empreinte de sa personnalité. Ces concerts étaient caractérisés par l’intégrité de la forme, les longues phrases, sa sonorité particulière et sa façon unique d’approcher et de réaliser les pics dramatiques de la musique.
L’auditoire de ces concerts était constitué de personnes qui s’intéressaient réellement à la musique. J’ai également assisté à tous ces concerts. Je me souviens très bien d’y avoir vu Vera Kruglikova, l’une des tantes de Svetlanov.
Vera Petrovna Kruglikova, la sœur de sa mère, était une personne extrêmement cultivée, connaissant la littérature et la poésie. Elle maîtrisait couramment le français et assistait très régulièrement aux concerts. Elle aimait beaucoup Svetlanov et soutenait pleinement l’épanouissement musical de son neveu. Svetlanov vouait le plus grand respect et une profonde affection à Vera Petrovna, il sollicitait ses conseils et lui montra ses premières compositions. Il était très fier du fait qu’elle et sa mère étaient les nièces du célèbre critique musical et spécialiste de la littérature Kruglikov, qui joua un rôle important dans la vie culturelle de la Russie à la fin du XIXe siècle. Kruglikov étudia la théorie de la musique avec Rimski-Korsakov et ils restèrent amis toute leur vie. Svetlanov possédait des mains étonnantes, particulièrement bien adaptées au jeu pianistique. Elle n’étaient pas très grandes, mais solides, similaires à celles d’Emil Gilels. Les principales caractéristiques de son jeu étaient l’efficacité et l’économie rigoureuse du geste. Chaque mouvement était conçu pour exprimer une idée musicale.
Sur les conseils de Mme Gurvich, Svetlanov prit des leçons régulièrement pendant deux mois avec un professeur qui avait la réputation de développer la technique du jeu pianistique. Malheureusement, j’ai oublié son nom. Ce professeur lui donna des exercices qui développèrent de manière miraculeuse sa technique pianistique. Svetlanov a retenu cette technique pour toujours ; parfois il lui arrivait de ne pas toucher au piano pendant des mois, mais après avoir joué ces exercices pendant deux jours il reprenait possession de sa technique avec encore plus de maîtrise qu’auparavant.
J’ai toujours observé ces études et je me souviens parfaitement de ces exercices, mais j’ignorais alors qui en était le compositeur et ce n’est qu’après que je découvris qu’il s’agissait de Carl Tausig.
Toutefois l’essentiel n’était pas ce que jouait Svetlanov mais la manière dont il le jouait. Il jouait presque sans lever les doigts, en exprimant le phrasé musical et non la construction pianistique. Le lien entre sa maîtrise cérébrale et la traduction de celle-ci au clavier était presque idéale. Svetlanov a toujours eu une idée très claire de la SONORITE à reproduire dans une œuvre donnée.
Je me souviens d’un incident intéressant qui s’est produit lors d’un de ses passages à New York. J’avais décidé de lui présenter un de mes élèves les plus brillants, qui jouait la Deuxième Sonate de Rachmaninov. Le jeune pianiste avait déjà réalisé un beau parcours et il en fit une brillante exécution. Je m’attendais à ce que Svetlanov s’exclamât : « Comme c’est beau, comme c’est magnifique ! » En fait il déclara que cela était très mauvais, que tout était faux et qu’une telle musique n’existait tout simplement pas. Cette dernière remarque concernait l’édition par Horowitz, qu’il rejeta totalement, en déclarant qu’elle était superflue, pauvre etc. Mais surtout il s’assit lui-même au piano. Il joua des fragments du premier mouvement, le début du second, et quelques autres fragments. Son jeu, même après l’interprétation d’un jeune musicien particulièrement doué, était totalement convaincant. Il était très riche en images et en relief ; la qualité du son, sa beauté, sa plénitude, son ampleur, le souffle qu’il imprimait – tout était absolument inoubliable.
Svetlanov était également fasciné par l’opéra. Cela commença lorsqu’il avait 13 ou 14 ans, ou même avant, car Svetlanov avait presque grandi au Théâtre Bolchoï. Il fit ses propres débuts à l’opéra à l’âge de trois ans, lorsqu’il apparut sur scène dans le rôle du fils de Cio-Cio San dans « Madame Butterfly » de Puccini. A l’âge d’environ 16 ans, nous allions très souvent au studio de l’opéra du conservatoire de Moscou, un magnifique petit théâtre sur la rue Vakhtangov où les représentations étaient données par les étudiants du Conservatoire. Ils chantaient avec une réelle passion et avec beaucoup d’expression. Notre groupe d’amis, composé de deux garçons et de deux filles, assistait à chacune des représentations. Svetlanov était alors fasciné par les opéras de Rimski-Korsakov. Parmi les opéras qui y furent produits figuraient « Snegourotchka » et « La Fiancée du tsar ». De nombreuses années plus tard Svetlanov me dit que ses opéras préférés étaient « Snegourotchka » et, bien sûr, « La Pskovitaine » , qu’il avait choisi pour réaliser ses débuts au Bolchoï et qui devait d’ailleurs être sa dernière production au Théâtre Bolchoï. J’évoque l’opéra parce que celui-ci était très étroitement associé à la très grande maîtrise pianistique de Svetlanov. Je n’oublierai jamais comment il jouait les opéras au piano et chantait tous les rôles lui-même et il avait une voix si expressive. Son exécution était si brillante qu’il n’était même pas nécessaire de se rendre au théâtre.
Tous ceux qui l’entendaient alors pouvaient observer les qualités qu’il allait développer au pupitre. Il déchiffrait à la perfection. Svetlanov était un interprète passionné du répertoire symphonique et de la musique de chambre. Il possédait une voix splendide de baryton d’opéra. Svetlanov aimait aussi beaucoup la musique de chambre pour voix. Il avait une profonde connaissance des mélodies et des arias.
Il fut un jour présenté à Vera Alexandrovna Davydova, une étoile du Bolchoï. Elle jouait non seulement des rôles très importants à l’opéra, mais elle manifestait un grand intérêt pour les mélodies (ce qui était rare chez les chanteurs d’opéra). Je me souviens très bien du récital de chant de Davydova et de Svetlanov, entièrement consacré aux œuvres de Youri Alexandrovich Chaporine, qu’ils donnèrent à la Salle du conservatoire de Moscou.
J’aimerai dire quelques mots sur Chaporine avec qui Svetlanov étudia la composition. Chaporine composait une musique russe remarquable et très belle. C’était par ailleurs quelqu’un de très cultivé, un vrai intellectuel russe, possédant plusieurs langues étrangères. Il connaissait le poète Alexandre Blok et avait transcrit en musique un grand nombre de vers composés par celui-ci. Les partitions pour piano de ces mélodies sont souvent extrêmement complexes et difficiles. Je me souviens de l’exécution de « Zaklinaniye » (Incantantion). Davydova, qui était une très belle femme, chanta cette œuvre bouleversante – inspirée d’un poème de Pouchkine, avec une grande passion. Je conserve encore un souvenir très net de ce récital.
Svetlanov sortit de l’Institut Gnessine comme pianiste et entra au conservatoire de Moscou pour y étudier la composition et la direction. Lors du concert de remise des diplômes à l’Institut, Heinrich Neuhaus présida le jury. Neuhaus fut impressionné par le jeu de Svetlanov et l’invita à poursuivre ses études de piano dans sa classe. Si je me souviens bien, Svetlanov eut une seule leçon de piano, voire deux, avec Neuhaus, mais pas plus, car le « courant » ne passa pas entre eux. Svetlanov apporta « La Valse » de Ravel, qui était son œuvre préférée, à la première leçon et joua très bien. J’assistais à la leçon. Tout d’abord, Neuhaus déclara qu’il n’aimait pas ce morceau, puis il fit avec réticence quelques remarques. Bref, la leçon ne se passa pas bien – Neuhaus était un personnage complexe. Mais cela n’avait pas une grande importance, car de toute façon Svetlanov jouait merveilleusement bien, et son activité de pianiste était alors intense. J’étais sa partenaire lors des duos. Svetlanov et moi avons interprété ensemble une quantité immense de littérature symphonique. Nous avons interprété presque la totalité de la musique symphonique russe et une grande partie de la musique symphonique occidentale pour quatre mains.
En Union soviétique l’usage voulait qu’une nouvelle œuvre fût approuvée par un comité d’Etat avant d’être exécutée en public. Il y avait beaucoup de jeunes compositeurs en URSS ; les nombreuses républiques qui la composaient encourageaient le développement des arts et de la musique sur le plan local. Tous ces compositeurs écrivaient des partitions pour orchestre. Peu d’entre eux étaient suffisamment compétents au piano pour présenter la partition au comité, et cette présentation était le plus souvent exécutée sur un ou deux pianos, pour quatre mains. Notre duo – c’est-à-dire Svetlanov et moi-même – était très sollicité pour ces présentations. Les compositeurs nous demandèrent bientôt d’exécuter leurs œuvres devant le comité. Svetlanov lui-même transcrivait les partitions pour le piano. Je me souviens d’avoir vu des piles de ces partitions chez nous, à la maison. Chacun savait qu’une présentation par notre duo équivalait en général à un résultat positif au comité. La virtuosité pianistique de Svetlanov était remarquable. Malheureusement elle est restée largement méconnue.