Evgeny Svetlanov par lui-même

Evgeny Svetlanov par lui-même

Repertoire Evgueni Svetlanov - La mort d'un géant

Répertoire n° 158, juin 2002

Répertoire : Votre expérience au concert comme au disque est immense et pourtant l’on parle très peu d’une spécialisation de la musique russe. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Evgeny Svetlanov: J’ai certes consacré toute ma vie à la musique russe, mais cela n’exclut pas les autres. J’ai voulu marquer un jalon important dans l’histoire, par exemple, en réalisant une anthologie de la musique symphonique russe, incluant des ballets et des fragments symphoniques d’opéras. Cela m’aura pris au moins vingt ans. Cette anthologie commence avec Glinka et s’arrête à Miaskovski, dont j’ai enregistré l’œuvre intégrale, et touche à Chostakovitch et Prokofiev, que je n’enregistre et ne joue que fragmentairement.
Malheureusement, je n’ai pas rencontré une telle logique directrice chez mes confrères interprètes. Certains ont ce sens de la rigueur qui les pousse à défendre la musique de leur pays. Ainsi Neumann, par exemple, qui a enregistré presque toute la musique tchèque. Mais c’est exceptionnel. La plupart des musiciens privilégient d’abord leur ego et, de ce fait, ont tendance à se disperser.

Donc pas de vocation à promouvoir la musique contemporaine ?

Sous ce vocable, on peut inclure des styles extrêmement différents : Bartók, Britten, Villa-Lobos… Je ne suis pas opposé à la musique contemporaine, bien au contraire, mais je n’aime pas ce qui est construit artificiellement. Je reste attaché à l’authenticité de la démarche créatrice. Pour être simple, j’ai toujours rejeté ce qui m’apparaît comme une supercherie.

Quid de vos propres œuvres, comment les situez-vous ?

Ma production musicale s’inscrit dans la continuité de la grande tradition. Chaque musicien, de par sa personnalité, est unique. Mais cela ne signifie pas qu’il a la possibilité ou le devoir d’inventer chaque jour une nouvelle esthétique. Mettre en cause la tradition au nom de la modernité est absurde. Je me réclame des plus grands maîtres, que je considère comme mes compagnons de route. Dans mon panthéon personnel, je place Tchaïkovski, Rachmaninov, Scriabine, mais aussi Mahler, qui n’était pas russe. En étudiant ses œuvres, j’ai eu le sentiment d’un frère d’armes, je l’ai reconnu d’un seul coup d’oreille.

Vous sentez-vous dépositaire d’une tradition spécifique, à transmettre au-delà des frontières ?

Absolument. Lorsque je dirige à l’étranger, la plupart des orchestres possèdent un son stéréotypé. Mais si, pendant une semaine, j’ai la possibilité de travailler en profondeur avec une formation, que ce soit à Paris, à Londres ou ailleurs, alors je peux transmettre ce que je considère comme l’essence du son russe. Les orchestres russes ont une qualité particulière : ils chantent. C’est pourquoi les plus grands orchestres d’opéra sont particulièrement expressifs.

Vous utilisez une disposition particulière des groupes instrumentaux ?

On appelle cela « la disposition à la française ». L’Orchestre de Léningrad n’y a jamais adhéré totalement. L’Orchestre de l’URSS l’avait conservée jusque dans les années 1960. J’y tiens beaucoup car elle permet un équilibre des timbres et une transparence qui me sont essentiels.

Quelles sont les figures qui ont contribué à forger votre conscience artistique ?

Parmi mes chefs de file, Golovanov, dont je n’ai pas été l’élève mais que j’ai écouté religieusement. Et bien sûr, mon maître Alexandre Gauk, sans oublier Miaskovski.

Vous semblez affectionner le répertoire français…

J’aime profondément la musique française, que j’ai dirigée dans de nombreux pays. J’ai enregistré Debussy, Ravel, Bizet, Berlioz. J’ai aussi beaucoup joué Dukas, Magnard, Ropartz, et surtout Roussel.

Quelle place tient pour vous l’enregistrement ?

J’ai commencé par l’intégrale de Tchaïkovski, puis Brahms, Beethoven, Schumann, Dvořák. Avec l’Orchestre de l’URSS, j’ai enregistré aussi Scriabine, Prokofiev, Rachmaninov. Avec le Philharmonia de Londres, j’ai dirigé les grands classiques. L’enregistrement, c’est une mémoire, mais ce n’est pas la vie : la vie, c’est le concert.

Quelle qualité privilégiez-vous chez vos élèves ?

La sincérité et la bonté.

À quoi passez-vous votre temps quand vous ne faites pas de musique ?

J’adore la pêche. C’est là mon sport et mon véritable exutoire intellectuel.